Je lisais un article lundi qui traitait de l'observation. Un cours pour dessinateur. En substance, ca disait que nous voyons mais ne regardons pas assez, voire pas du tout, et que ça demande de l'entrainement. Rien de vraiment étonnant. A force d'écrire ce blog, je pensais avoir développé un sens aigu de l'observationn je me voyais dans cette deuxième catégorie des gens entrainés... ce qui est vrai seulement en partie ; je veux dire par là qu'avec un minimum de concentration, j'arrive à saisir une foultitude de détails insignifiants ou non, mais qu'il me faut ce minimum de concentration, ou au moins il faut que je sois dans une certaine disposition d'esprit. Ca n'est pas acquis, systématique.
Je réalisai ceci alors que j'essayais de me rappeler la dernière fois que je suis rentré du boulot. C'était vendredi et... euh... j'ai marché jusqu'au métro... et... bah je suis arrivé chez moi. Un récit à la fois consternant de platitude et étonnant de vérité. C'est donc vrai, je ne regarde pas. Bien sûr je connais le chemin, la place des magasins, des passages piétons... mais je ne voyais rien de tout ça retrospectivement à travers mes yeux de jeune cadre dynamique pourtant heureux d'être en weekend. Je décidai de tenter l'expérience le soir même. L'expérience, oui. Au moment de rentrer, j'orbitais — "chaussais" est mal approprié — mes yeux d'observateur aguerri, et embarquais une barrette mémoire conséquente. C'est un bloc-note et une pendule capable d'arrêter le temps qu'il m'aurait fallu, c'est sûr. [Un symbole de virilité s'est malicieusement erigé dans la phrase pécédente.] Avoir conscience de la direction du vent, de l'air pressé des passants, des prix dans les devantures des magasins, des mégots et autres paquets de cigarettes écrasés par terre, des variations d'intensité des néons qui scintillent de partout, du contenu des poubelles publiques, de leurs fils rouges qui pendouillent en dessous, des dessins que forment les pavés sur la route est une chose merveilleuse. Cette petite expérience fut d'autant plus intéressante que tous ces détails occupent encore ma mémoire avec une fidélité déconcertante. L'observation s'apprend, donc.
Mais j'ai comme l'impression qu'elle ne peut être naturelle. Le lendemain matin, je tentai de poursuivre mon entrainement. Un détail a du me faire penser à autre chose, qui a completement effacé de mon esprit la suite de mon trajet. Chaque fois que je pense, quand c'est à autre chose que ce que j'observe, je décroche...
Mais — encore un "mais", décidément — je décroche de l'observation physique, contemplative, pour plonger dans l'observation analytique, considérative. De ma conscience du monde, je digresse vers ma conscience réfléchie de cette conscience, vers les joies qu'elle m'apporte, vers les causes du bonheur. Ses raisons. Pourquoi être heureux, en fait ? Je finis par me noyer dans un torrent de questions qui me glacent les sangs. De ce plongeon ne reste souvent que la misère de ma condition qui résonne en un frisson avec le désespoir qui en est la base.
Si je ne tue pas l'observation avant de sombrer dans ses délires, c'est elle qui me tue. Résultat, je préfère ne pas prendre de risque. Alors, je m'occupe la tête. Je lis. Ou j'écris. Ou même j'écoute de la musique pour accompagner mes pas. Heureusement, il reste la musique.
Mais comment en avoir une idée précise si l'on n'a d'eux qu'une perception si objective, qui les laisse au dehors ? Car on aura alors manqué une chose essentielle : quel sens ils peuvent avoir pour nous ; Quelle beauté ? Quelle importance ? Quel bonheur ?
Mais observer, n'est-ce pas précisément ce pouvoir que l'on a d'intérioser l'objet devant lequel on demeure pensif ? N'est-ce pas le faire entrer en nous, le laisser imprégner toutes nos perceptions, s'imiscer dans nos rêves et tous nos souvenirs, perdurer en nous-mêmes et nous suivre au-delà de ce qu'on pourrait croire ? Observer jusqu'à n'y plus rien voir, que l'invisible, que ce qu'il faut justement voir, peut-être, jusqu'à sentir en soi, un jour, soudain, le souvenir, l'évocation, l'air chantant dans sa tête ; n'est-ce pas ce presque rien qui échappe à nos yeux et nous charme pourtant jusqu'à les rendre près d'en verser quelques larmes ?
Je ne dirai plus observer, je dirai : contempler, car tel est le véritable regard de celui qui sait voir au-delà du visible, qui sait sentir l'objet non plus à l'extérieur mais au plus profond de ses sens, qui jouit d'une jouissance que nul observation ne pourra lui donner : il le vit. A ce qu'il voit, ce n'est plus simplement la nostalgie d'un souvenir évoqué qui le viendra troubler, plus simplement la pensée suscitée qui le viendra distraire, c'est sa propre existence qu'il pourra ressentir, qu'il pourra répéter.
Ainsi, le véritable sentiment de l'art n'est pas de s'y identifier, comme font les enfants, mais bien plutôt de reconnaître en ces objets l'humanité, et de la ressentir en soi.
C'est alors que le ressouvenir prend toute sa mesure : car il devient un ressentir à reprendre au présent, devant soi. Et non pas une distraction destinée à nous éloigner du chemin étroit et incertain sur lequel on hésite parfois, ne sachant trop pourquoi, mais que l'on voit, s'y efforçant, s'ouvrir à l'horizon d'une lueur qui nous dit : " longue est encore la route pour être soi. "
Un bon dessinateur ne copie pas ce qu'il a devant lui. Il traduit ce qu'il vit au travers de ses yeux.
"Ainsi l'homme est si malheureux qu'il s'ennuierait même sans aucune cause d'ennui par l'état propre de sa complexion. Et il est si vain qu'étant plein de mille causes essentielles d'ennui, la moindre chose comme un billard et une balle qu'il pousse suffisent pour le divertir." (Pensées, 126.)
Il y a des questions qu'il vaut mieux ne pas se poser...
Le bonheur, ne risque t-on pas de le perdre à demander pourquoi ?
Est-ce bien là la question qu'il faudrait se poser ?
Et non plutôt : Comment ?
Pourquoi vivre ? aussi bien.
Assurément : pour être.
Trop facile ?
Mais alors, on serait déjà.
Or, en un autre sens, puis-je dire que Je suis, tout ce que j'ai à être ? Puis-je dire que je suis au sens où je suis ce que je puis devenir ?
Devenir soi, Pourquoi ?
Assurément, il faut se demander : Comment ?
Etre ou ne pas être ?
Autrement dit : Etre soi, en vérité, ou bien ne l'être pas encore, et devoir l'être ?
Non pas : pourquoi suis-je ? Mais suis-je vraiment ? Et par là, comment puis-je être en vérité ?
Non pas : pourquoi suis-je ou non heureux ? Mais Suis-je ou non heureux ? Et par là : Comment puis-je être heureux ou non en vérité ? C'est-à-dire non pas relativement à mon être, mais en regard de l'absolu.
L'homme ne peut avancer sans s'interroger sur lui-même. Mais s'interroger sur soi consiste d'abord à mettre en cause cette position même : à savoir, que l'on puisse, déjà, être soi-même. Autrement, les questions désespèrent, car les possibilités sont infinies, mais la position, arrêtée : il n'y a aucune issue, car il n'y a aucune fin visée, aucun chemin parcouru. C'est un rêve de l'esprit, où l'homme n'existe pas. C'est donc toujours de la position où l'on est qu'il faut douter, pour qu'un chemin meilleur se dévoile. Car s'il faut trouver un sens à l'être, ce n'est pas en arrière que l'on doit le chercher : le sens est en avant.
"le passé est révolu, l'avenir n'existe pas encore. Alors j'imagine que tout ce qui compte est juste la." Jim Jarmush, Broken Flowers.
Carpe diem!
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Amedeo Modiglian
Un exercice que je fais souvent c'est de choisir une couleur et je me dis je vais l'observer dans mon quotidien et ca permet de se rappeler peut être d'autre chose pour aider ton imagination picturale.
A+